Poétique

Vendredi 5 septembre 2008 5 05 /09 /Sep /2008 14:20

La France est un bien étrange pays: Durant les mois d'été, c'est le calme plat, aucun dossier n'avance, les magasins sont fermés ou du moins en horaire réduit. En septembre, par contre, ça bouillonne, ça se remet en branle, ça bouge et ça remue. Car le contribuable revient de vacances! Finis les bains de soleil, il est de nouveau temps de bosser, bande de cornichons! L'espace-temps fait une pirouette pour nous replonger dans ce que nous connaissions comme notre morne quotidien, et ça s'appelle la rentrée. Les écoliers y ont droit, il paraît que le mot viendrait de là. Mais c'est pas tout: Les hôpitaux ouvrent les lits qu'ils avaient bien pris soin de fermer en juillet (comme ça ils s'habituent aux fermetures définitives attendues pour plus tard). Les vieux bus morts sous l'excessive chaleur ont été remplacés par des jeunes qui ont poussé entretemps. Les médias enlèvent les clous sur la grille d'été et la rangent au grenier à côté du matelas pneumatique. Les hommes politiques ne sont plus interviewés dans leur maison de vacances provinciale, mais dans leur bureau à Paris. Tout ça c'est la rentrée.


Toutefois, il existe un avatar de ce phénomène qui surpasse en brillance les casseroles les plus astiquées de ma modeste demeure: La rentrée littéraire. Vous vous dites: "Encore un type qui nous barbe avec la débauche de nouveaux livres et que c'est pas bien, et gnagnagna." NON! Je trouve ça génial! Pour plusieurs raisons:

1) Déjà, c'est un rite qui revient tous les ans. Dans un monde instable tel que le nôtre, les rites c'est rassurant, ça apaise, on sait où on va. Je connais un pilote qui aime bien lui aussi les rites. Je vous en reparlerai peut-être.

2) C'est l'occasion de découvrir des nouveaux auteurs. Comme ça on se souvient pourquoi on préfère les classiques.

3) Sans blague, on peut parfois lire le premier livre d'un écrivain qui sait vraiment écrire. Oui! Sans fottes d'eaurtohgraf! Avec du style et tout! C'est rare, mais c'est pas impossible!

4) Ou le n-ième livre d'un auteur connu, mais c'est l'occasion de le découvrir et de le ranger avec les classiques.

5) Ou le n-ième livre d'un auteur qui pour la première fois fait un chef-d'oeuvre.
6) Ou le n-ième livre génial d'un auteur inconnu que vous serez l'un des rares à connaître, et plus tard vous direz en sirotant votre champagne "Oui, je l'ai lu quand il n'intéressait encore personne, mon goût très sûr m'a dit que je tenais là le livre d'un génie et comme ça j'en suis devenu fan" et tout le monde vous admirera et vous demandera votre avis sur les textes insipides destinés à la publication au sujet desquels vous direz avec un sourire d'encouragement: "Il y a encore du travail, mon petit.".........

7) Des tas de pauvres gens qui s'imaginent comme moi qu'ils savent écrire trouvent là un moment où le besoin de produire plus et encore plus pour concurrencer la concurrence fait faire n'importe quoi aux éditeurs. Du coup, ils seront publiés et échapperont par là au compte d'auteur, à la ruine qui va avec ainsi qu'à la dépression et au suicide dans le plus obscur anonymat (qui va avec). Parfois ils gagnent même un petit semblant de notoriété, ce qui fait que lorsque viendra l'oubli que la postérité aura jeté d'un air méprisant sur leur oeuvre tel un linceul sur la dépouille trop horriblement moche d'un cadavre pléonasmique en train de pourrir, ils se suicideront dans un anonymat un peu moins obscur (les ventes de leurs livres permettent de payer la facture d'éléctricité), et avec un peu de chance auront droit à la petite notoriété posthume due au destin romanesque qu'aura été le leur (surtout vers le fin).

8) Les éditeurs trouvent à cette période de l'année une occasion pour vendre des bouquins et se faire plein de sous. C'est pas un plaisir qui transcende tout, mais ça rend les éditeurs heureux, et c'est déjà pas mal. De plus, c'est un procédé marketing super-équitable, parce que ça ne dit pas d'acheter des livres des éditions Schmilblick, mais d'acheter des livres tout court. Quel génie, le conseiller marketing qui a eu l'idée de la rentrée littéraire! Il n'y a pas plus bidon comme argument de vente: Tout le monde retourne au boulot, DONC il faut lire des livres. Ou autrement: Tout le monde retourne au boulot, les écrivains aussi, DONC il faut lire des livres. Ben non, on a déjà eu du mal à finir celui qu'on s'était acheté pour lire sur la plage (l'été, un véritable argument de vente!). Mais comme les médias s'y sont mis aussi (ça leur fait de quoi remplir les heures de par la loi consacrées à la culture), ça semble marcher quand même.

9) Bien sûr, on ne peut tout lire, il y en a bien trop. Mais je trouve ça plutôt rassurant. Que dire d'un pays où l'on ne publie presque rien? La plupart des livres sont de la daube, certes, mais pas tous et ça prouve qu'on peut encore penser et écrire un tout petit peu comme on veut dans cette belle République. En outre, ça prouve qu'il y a encore des gens qui savent lire et qui aiment lire, sinon ç'aurait été la faillite depuis longtemps pour l'industrie du livre. C'est vrai que les gens (i.e. la plupart de nos concitoyens) n'ont pas toujours des goûts très recommandables (cf. le succès de certaines émissions à la télé et celui de Marc Lévy), mais tant pis! Il restera toujours quelques fous de cette littérature qui dit si peu et qui dit tout pourtant. L'absence de livres reviendrait à une régression aux temps de l'obscurantisme.

Bref, c'est un moment très important de l'année. Dans la quantité immense de nouveaux livres, on trouve forcément quelque chose qui nous plaît. Profitez-en!

Par Tico - Publié dans : Poétique
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Vendredi 22 février 2008 5 22 /02 /Fév /2008 13:34

"Pourquoi diable les écrivains écrivent-ils toujours au café?" Voilà la question que je me suis posée jusqu'à présent. Le diable, ce vilain, n'a pas voulu répondre. C'est vrai, quoi: Depuis Verlaine et surtout depuis Sartre, on ne peut s'imaginer un auteur digne de ce nom qui ne fréquente les cafés pour y travailler à son oeuvre. Sauf ceux qui sont insomniques, comme Valéry. Ou Amélie Nothomb. Car ce n'est pas simplement comme ça: Les romanciers travaillent chez eux (ils ont besoin de calme, leur projet c'est du sérieux) et les poètes écrivent dans les cafés (où ils se laissent imprégner par les pulsations de la vie et l'alcool de la bière). Des gens très graves, voire trop, se prélassent au café ou au pub (c'est l'image que j'ai de Hemingway), et des âmes inspirées se retirent dans leur cabinet (voyez Flaubert!). Vice-versa, pareil. J'en ai conclu qu'il y avait ces deux catégories: l'écrivain de nuit et l'écrivain de comptoir. Par malheur, je ne souffre que d'une très légère insomnie d'endormissement qui me maintient éveillé deux heures tout au plus. D'ailleurs, elle n'est qu'occasionnelle et se détruit elle-même au bout de deux ou trois nuits ainsi écourtées. Enfin, je n'en ai plus depuis que mon ami François, chez qui je buvais le thé le soir après avoir dîné, a déménagé. Ainsi je ne fais pas partie des écrivains de nuit. J'ai bien pensé le devenir artificiellement en me dopant au thé ou au café, mais les conséquences désastreuses sur ma capacité de concentration m'ont fait réaliser la vanité de ce projet. 
Je m'étais résigné à être un écrivain de comptoir. Mais voilà le hic: Il n'est guère de lieu plus défavorable à la production littéraire que les cafés, si l'on excepte les bars, les pubs, les discothèques et les scieries. En effet, à moins de se trouver une place isolée, ce qu'un nouvel arrivant peut tout de suite mettre en question en s'installant à côté, ou bien un café vide, chose malaisée aux heures de réveil des non insomniaques, il y a toujours des clients qui viennent là pour bavarder, et ce de préférence avec une voix tonitruante pour au moins l'un d'entre eux qui transforme par là en murmure toutes les autres conversations et fait se dissoudre toutes les jolies phrases pas encore notées. La solution consisterait à trouver un endroit fréquenté uniquement par des gens silencieux. Un café pour amoureux? J'imagine que même là se trouverait un couple dont les gloussements porteraient particulièrement loin, jusqu'à ma petite table rose et ma chaise en acajou, me rendant tout effort intellectuel pénible. Un café pour sourds-muets? Si on me laisse entrer, c'est que le lieu ne leur est pas réservé, il suffit d'un seul type qui téléphone pour détruire le silence. Inversement, si un tel endroit existe, ce dont je doute parce que ce serait illégal du fait de la discrimination envers les bien-entendants, je ne pourrais pas y entrer. Et si j'apprenais le langage des signes et me faisais passer pour l'un d'eux? Groumpf! J'ai bien autre chose à faire! Si c'est pour me faire refuser l'accès après tant d'effort parce qu'il faut une carte de mal-entendant, ça ne vaut pas la peine. Alors quoi? 
Le client de café bien silencieux existe pourtant. C'est celui qui vient avec son ordi portable et qui profite du wi-fi. Mais voilà la solution! Eh bien non! Parce que le véritable obstacle, ce ne sont pas les gentils buveurs de café, mais les tenanciers. Ce sont eux qui détiennent le pouvoir de saupoudrer l'ambiance avec de la musique, souvent la radio ou la télé, ce dont ils ne se privent jamais. L'actualité de la variété française et internationale jusqu'à plus soif, en permanence, sans répit, entrecoupée des proférations des commentateurs, lâchées d'un ton détendu et distancié... Comment peut-on réfléchir dans ces conditions? La terrasse non plus ne m'offrira pas de refuge, car c'est depuis peu le territoire des fumeurs. C'est bête pour celui qui ne fume pas. 
Le choix semblait simple: Soit je sacrifie mes poumons, soit je sacrifie l'écriture. Mais juste avant de m'acheter des cigarettes et les bouteilles d'oxygène qui deviennent nécessaires par la suite, j'ai quand même essayé d'écrire une fois à l'intérieur d'un café, parce que dehors il pleuvait. Bizarrement, ça a marché. Depuis, je me suis amélioré et maintenant je vais exprès au café parce que sinon je ne peux pas écrire. Peut-être m'a-t-on mis quelque chose dans ma tasse??? Est-ce cela la réponse du diable????????? Suis-je déjà en enfer?????????????????????????????????????????????????????????

Par Tico - Publié dans : Poétique
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Lundi 21 janvier 2008 1 21 /01 /Jan /2008 12:40

Avec la montée en puissance de la Chine, les yeux des européens se tournent de plus en plus vers l'Asie. Jusqu'ici, l'intérêt demeurait très sélectif. Dans les livres d'histoire français, aucune mention des dynasties Tang, Ming, Tchou-Tchou, Bing, Tralalère. Pourtant, ça pourrait nous apprendre des choses. Les seuls films chinois à passer chez nous venaient de Hong Kong et montraient Bruce Lee qui tabassait des méchants. Maintenant on n'hésite pas à porter des vêtements qui semblent sortis de l'armoire à costumes du réalisateur. Ces dix dernières années, l'on a pu apprécier la richesse du cinéma coréen, mais ce n'est que depuis deux ou trois ans que la littérature de cette contrée nous parvient (Ko Un, Hwang Sok-yong). Les productions indiennes commencent à trouver un public plus large, Bollywood est pourtant depuis longtemps plus prolixe que son grand frère états-unien.
La seule présence asiatique constante dans le paysage européen est le Japon. Les échanges commerciaux ont vite fait de répandre la culture de l'archipel en Occident. Ceux qui s'y intéressent portent soit leur prédilection sur le manga, soit sur une culture plus raffinée dans laquelle on fait pousser de la cérémonie de thé, de la geisha, des calligraphies et du haiku. Certains y comprennent même quelque chose. Pour un grand nombre d'entre eux, c'est surtout un prétexte à rêver d'un ailleurs qui semble moins convenu que notre vieille Europe. Alors on tente de s'en approcher en buvant du thé vert, en s'habillant d'un kimono et en composant des haiku. 

Pour être juste, j'admets que je ne devrais pas me plaindre. Pour une fois que les gens s'intéressent à la poésie, ça mérite l'encouragement. Passe encore si ces gens montrent leurs textes sur un blog. Ce qui me met vraiment en rogne, ce sont les éditeurs qui publient tout ça. Le marché est noyé de vers intitulés très injustement haiku. Que des choses sentimentales. Du coup, on croit que c'est facile, bien plus que des sonnets ("Attends, 14 vers? ABBA ABBA CDDCEE? Et respecter les 12 orteils de l'alexandrin en plus? Trop dur!"). Car en réalité, le découpage en 5-7-5 est loin d'être respecté, et même si le nombre de syllabes est correct, ce n'est toujours pas ça, puisque ce qui compte en japonais, ce sont les mores...  Certains argumentent que de ce fait, le décompte exact des syllabes n'a pas d'importance, puisqu'il constitue plutôt une situation française plaquée sur un art oriental. Je pense que ce qui fait du haiku un art est justement la rigueur nécessaire pour faire tenir en un nombre de mots très limité une émotion de l'éphémère. Que l'on tente de retranscrire cela d'une façon qui n'est pas tout à fait celle du haiku, d'accord, mais alors il faut fixer un minimum de règles, ou renoncer au terme de haiku. 

En général, le ton adopté dans ces textes, vrais haiku ou non, demeure assez conventionnel. Il est caractérisé par des vers ne contenant pas de verbe et peu d'adjectifs, des juxtapositions de groupes nominaux, des mots simples. Le fameux kigo, le terme évoquant subtilement une saison (schématiquement: fleur de cerisier=printemps, feuilles qui tombent=automne, etc.) manque bien souvent. Quant à la portée symbolique du haiku.... n'en parlons pas. Mon sentiment en lisant ces textes: Déception.


                                                                                ***


J'ai l'impression que ces petits poètes pleins de bonne volonté n'ont pas eu accès aux textes des maîtres, Bashô, Issa, Buson, Shiki. Ou plutôt, ils n'ont pas eu la possibilité de s'en impregner assez pour les comprendre, pour être infiltrés de culture japonaise bouddhiste, tellement liée à cette forme de poésie. Sans doute ne peut-on pas les blâmer, même si leurs textes sont médiocres pour la plupart. Au moins fournissent-ils un effort pour écrire et par là retenir un peu le temps qui s'accélère de plus en plus dans notre monde. Peut-être est-ce là leur seule ambition, le simple plaisir de composer trois petits vers. Parfois, ils la dépassent et on se surprend à sentir que telle expression, tel accent nous touche plus que nous le voudrions. Si quelqu'un comme moi monte sur ses grands chevaux et défend la pureté du genre, ça ne va pas déranger les petits poètes. Ils me prndront pour un conservateur un peu jaloux et ils n'auraient pas tout à fait tort. Après tout, des auteurs occidentaux de renom se sont essayés au haiku en se l'appropriant grâce à quelques entorses aux règles classiques. Les règles ne sont pas tout. Je n'en demeure pas moins convaincu que l'on ferait bien de lire les textes des auteurs japonais, au moins pour mesurer la richesse de leur style. Goûtez par exemple ceci que je cite de mémoire:
                                     Le voleur a tout pris
                                     sauf la lune   
                                     dans la fenêtre. 
                                                     (Issa)

Voilà donc un tico que la réflexion aura éloigné de ses positions un peu tranchées du début. C'est quand même utile un blog.

Par Tico - Publié dans : Poétique
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