Michel Onfray et les stratégies perverses

Publié le par Tico

Bien longtemps que je n'ai pas publié. Mon public (lequel?) m'aura attendu patiemment, et il me pardonnera certainement ce tout petit moment d'absence... de quelques années. J'avais besoin de me retrouver. Mais au vu de ce qui se passe, je ne peux rester silencieux!

 

Non, je ne parle pas du décolleté de Shy'M. Un article sur l'émission en question sortira peut-être un jour. Ce qui me préoccupe c'est ce sinistre personnage que représente Michel Onfray. (Rien à voir avec l'actualité, mais tel est le style de ce blog... ou pas!)

 

Je précise: il s'agit bien de ce qu'il représente, dans tous les sens du terme. En effet, je ne m'attaquerai pas à l'homme, car

 

1) Ce n'est pas dans mes manières

 

2) D'autres s'en sont déjà occupé (pensons à la page facebook qui le renomme "la Chantal Goya du concept"link)

 

3) Même si j'ai des raisons de croire qu'il mériterait d'être ainsi foudroyé, je ne puis m'appuyer que sur les informations que je glane dans l'espace public et, ne le connaissant pas, je ne puis me prononcer sur sa valeur en tant que personne, ce qui d'ailleurs n'est pas mon propos

 

4) Comptons cette dernière assertion comme un autre point et passons au suivant

 

5)Surtout, je ne voudrais pas tomber aussi bas que lui, car il pratique le procédé avec aisance, tout en s'en défendant et en accusant ses adversaires de le faire. On pourrait parler d'un mécanisme de projection: Prêter à autrui les sentiments que l'on a en réalité soi-même. "Je t'ai agressé mais en fait c'est toi qui as cherché à m'énerver parce que tu me détestes et que tu veux me livrer à la Police." Sauf que ça suppose de parler de la vie psychique d'Onfray qui m'est totalement inconnue. Certainement, elle transparaît tellement que ça crève les yeux, tout dénoncer, c'est très tentant, mais on a dit qu'on ne s'aventurerait pas sur ce terrain, car on ne sait jamais, on se trompe peut-être.

 

On est déjà en plein dans le titre de l'article. Entraîner autrui sur des pentes glissantes correspond bien à une certaine forme de perversion, à entendre ici comme une manipulation d'autrui à la manière d'un objet, d'un faire-valoir, en déniant la subjectivité de celui-ci. Evidemment, je ne sais pas ce que pense Onfray de ses contemporains. On pourrait tomber dans le travers de faire une analyse de caractère d'allure psychanalytique et de la présenter comme vérité sur lui. Elisabeth Roudinesco a défendu la pensée de Freud en recourant à ce procédé, de façon bien imprudente, je crois.link Elle a donné l'impression qu'ont déjà les gens au sujet des psychanalystes: "Ils interprètent le moindre de nos faits et gestes et y mettent à jour une haine envers les parents et du sexuel refoulé." Alors qu'il s'agit de l'analyse d'un discours, qui en tant que tel peut toujours être nuancé par un autre bout de discours à venir. Je pense qu'un peu de réserve aurait permis de tempérer la teneur des propos de Madame Roudinesco. Du moins elle a eu le courage d'opposer quelque chose aux inepties du "Crépuscule d'une idole".

 

Tout ça pour dire que je ne tiens pas Onfray pour un pervers, car je ne peux rien en savoir. Par ailleurs, certains éléments me feraient croire qu'il se situe plutôt du côté de la névrose : une certaine rigidité, l'insistance sur des principes moraux, la préoccupation pour l'argent alliée à des élans de générosité, que je comprends comme une formation réactionnelle, c'est-à-dire faire le contraire de ce que l'on souhaite inconsciemment pour ne pas s'avouer à soi-même qu'on est en fait très avare (un autre exemple: il soutient qu'il respecte les choix religieux de chacun - pourquoi s'évertue-t-il alors à démolir toute religion?) 

 

Psychose, névrose ou perversion, là n'est pas la question. Je pense avoir des données qui témoignent qu'à une occasion au moins Onfray a usé d'une stratégie perverse - ce qui est loin d'être un scoop, puisque tout le monde en utilise. Que celui qui n'a jamais tenté de faire faire à quelqu'un ce qu'il ne voulait pas lance la première pierre (des références à la psychanalyse et maintenant à la Bible, ça ne va pas plaire à Onfray!)

 

La scène se déroule en avril 2013 à Balma près de Toulouse. linkUn festival du vin et de la bonne bouffe, saupoudré de littérature, je crois. Au moment où doit se tenir une table ronde, l'hédoniste de service s'aperçoit qu'il y a un dénommé Michael Paraire présent avec lui. Sombre individu qui a eu l'audace de publier un livre intitulé "Michel Onfray, une imposture intellectuelle". Le philosophe d'Argentan ne veut pas débattre avec quelqu'un qui le traite d'imposteur (bien qu'il ait, selon lui, l'habitude des insultes), puisqu'il devrait être au chevet de sa compagne malade d'un cancer métastatique (mais ça lui ferait manquer une occasion de se faire de la pub et de vendre des livres signés de sa main - je suis méchant, je sais). Onfray fait mine de quitter la tablée. Après tout, c'est lui qui remplit la salle (dixit). Résultat, le maire en personne demande au sinistre individu qu'est Paraire de déguerpir, afin de ne point priver plus longuement les fans venus écouter le Grand Prêtre - pardon - Maître parler d'hédonisme en mangeant. Paraire, criant à la censure, finit par s'exécuter, en véritable sage car il voit bien qu'il ne peut lutter contre tant de connerie agglutinée sous des cheveux grisonnants. Tiens une injure? Oui, mais argumentée.

 

Car tout dépend de ce qu'on entend par connerie. Cela ne désigne pas la simple stupidité. Qui est en général le Gros Con? c'est celui qui impose par bêtise (croit-on) son confort personnel, ses préférences, ses désirs, en somme sa loi à ceux qui l'entourent, au mépris de leur susceptibilité, de leur fragilité. C'est le fumeur qui allume la cigarette à la terrasse à côté des parents et de leur bébé souffrant de bronchiolite. C'est le type qui discute au téléphone des heures durant assis à sa place plutôt que sur la plate-forme dans le train de nuit, vous empêchant de dormir. C'est le partisan FN qui au second tour de la cantonale de Brignole fait tout pour rendre le travail désagréable à l'équipe du Petit Journal de Canal Plus, alors qu'ils sont dans un lieu public. link (Pas d'amalgame, hein? Les militants du FN sont probablement des gens très bien, n'est-ce pas?)

 

Evidemment, c'est souvent par ignorance, par bêtise, par méprise qu'on agit connement (on n'a pas fait attention à la présence du bébé, on croyait être seul dans le wagon, on est tombé dans la potion magique du racisme en étant bébé...). Il y a cependant aussi une façon intelligente de se conduire, et on a alors affaire à la stratégie perverse (alors que celle-ci survient aussi chez des gens qui ont 2 de QI... oui, je sais, ça n'existe pas, un score comme ça)

 

Je ne veux pas taper sur Onfray dans sa personne, encore une fois. Sans doute était-il harassé, inquiet pour sa compagne (qui est décédée quelques mois plus tard)link, du coup un peu irascible et dépourvu de toute volonté de se lancer dans un débat avec un philosophe qu'il ne connaît pas. Si on lui proposait un BHL pour lui tenir tête, il saurait à quoi s'attendre, là il a affaire à un type qui maîtrise son sujet, qui ne lâchera sans doute rien, qui recourra peut-être à des coups bas. Une hypothèse est peut-être aussi que Paraire se comporte en effet de façon détestable, et qu'Onfray le sait trop bien.

 

Pour ma part, je regrette que le débat n'ait pas eu lieu, car je pense que ç'aurait pu être l'occasion de voir la consistance de notre hédoniste en chef. Je ne connais du livre de Paraire que la critique glanée sur internet.link Il me semblait que ça se tenait, au vu des connaissances que j'ai de la philosophie hédoniste à la mode de Caen.

 

En tout cas, Onfray avait peut-être des bonnes raisons pour éviter un duel intellectuel ce jour-là. Toujours est-il que sa démarche peut aussi parfaitement s'intégrer dans une stratégie perverse: D'abord on se présente en victime. "Ma femme est malade, je ne voulais pas être là, mais vous m'avez fait venir et je me suis sacrifié pour vous faire plaisir." Culpabilité distillée chez les organisateurs, qui sont peut-être aussi pour quelque chose dans cette affaire - et qui réagissent d'ailleurs promptement en demandant à Paraire de partir, sous le prétexte qu'il ne les avait pas prévenus de la publication récente de ce livre. Pareille culpabilité chez le public, qui ne veut pas voir son idole souffrir, même si c'est pour leur bon plaisir.

 

Deuxième étape : La star fait sa star. "Qui c'est qui remplit la salle? C'est moi!" Façon de faire comprendre, si besoin était, au maire à ses côtés ce qu'il adviendrait si Paraire se montrait trop obtus. Or, comme le message a été assez clair la première fois, il ne s'agit plus que de faire pression. Humiliant au passage le petit philosophe inconnu qui a osé défier le Grand Onf des Cavernes.

 

L'Onf en rajoute une couche. "J'ai l'habitude de me faire insulter, c'est pas grave, c'est normal pour un grand intellectuel, je suis tellement magnanime, mais je souffre, avec cette bassesse-là, c'en est trop." (Tous ces mots sont bien sûr le message implicite véhiculé et non les vrais propos tenus.) Même technique pour infuser de la culpabilité chez les organisateurs, chez le public... et surtout chez Paraire qui, n'oublions pas, s'attaque à un homme dont la femme est malade. On voit mal quel besoin il y avait à asséner encore un coup, puisque le maire était déjà intervenu fermement, avec Onfray de retour sur scène, acclamé par la foule, donc quasi sûr de sa victoire. Sauf à considérer qu'il faille en faire un triomphe.

 

Pour le coup, ça ressemble à de la formation réactionnelle (donc inconsciente): Si ça ne le dérange pas de se faire insulter, pourquoi réagit-il de manière aussi vive? Il en a vu d'autres: fasciste, pédophile... Imposteur est un titre plutôt mignon dans ce cortège. On peut penser que ça le dérange en fait beaucoup d'être traité ainsi. Et c'est bien normal, personne n'aime ça. Mais en l'occurrence, ses propos servent à masquer sa propre susceptibilité à ses yeux et à ceux des autres. C'était nécessaire pour ne pas laisser apparaître son action comme une fuite.

 

Le courage intellectuel eut voulu qu'il affrontasse son contradicteur... Mais cela signifiait jouer une partie d'échec contre lui-même, comme dans la célèbre nouvelle de Stefan Zweig. Car calomnier, c'est bien une spécialité d'Onfray. Pour s'en convaincre, il suffit de se plonger dans sa Contre-Histoire de la Philosophie, et bien sûr dans Le Crépuscule d'une Idole. Tous les grands penseurs qu'il abhorre reçoivent leur lot d'amabilités, il en dresse un portrait déplaisant à chacun (pour ce que j'ai eu le courage de m'y plonger). On insulte Onfray, du coup le public est invité à oublier que le Maître aussi pratique copieusement l'insulte. La vraie raison semble plutôt être que le gourou hédoniste, ne supportant pas la contradiction (c'est l'avis de Raphaël Enthoven, qui aurait été invité sous de faux prétextes à quitter l'Université Populaire de Caen link), ne peut certainement pas la tolérer ici, lorsqu'on l'attaque avec ses propres armes.

 

Résultat des courses, Onfray sort de cette affaire blanchi, magnanime ("je viens pour vous, rien que cette fois, même si ma femme est malade, et en plus je supporte des insultes") honnête (on l'insulte, donc c'est forcément les autres les méchants) et plein de volonté (Il n'a pas peur de prendre toute la place et de s'imposer), ce qui lui donne un semblant de courage, si on se laisse abuser par l'illusion. Tout ça en instrumentalisant les organisateurs qui le dispensent de pousser lui-même d'un grand coup d'épaule le parasite Paraire de l'estrade. Ceux-ci apprennent vite et imitent leur Maître. Au lieu de s'excuser platement d'avoir invité un auteur dont il n'avaient pas vérifié l'intégrale bibliographie, de n'avoir pas gardé un oeil sur ses publications, bref d'assumer une part de responsabilité, ils font cadeau du ressentiment, dont ils viennent d'hériter, à l'ex-invité, mis dehors comme un malpropre. A lui d'assumer seul toute la culpabilité, comme un véritable bouc émissaire.

 

Superficiellement, et officiellement, on a l'impression qu'un troll a profité de la notoriété d'Onfray pour se faire un nom en le descendant. C'est peut-être le cas. En effet, Paraire a l'air louche: il porte une moustache! Il ressemble à un pédophile! En vérité, on ne connaît pas ses intentions. Mais si on suppose que c'est quelqu'un d'à peu près honnête et respectable, on voit mal de quel droit on l'expulserait d'un débat pour le motif de ne pas avoir prévenu les organisateurs de ce qu'il publiait. Quel crime abominable! C'est presque comme manger de l'herbe d'un pré voisin quand on est un âne dans "Les animaux malades de la Peste" de La Fontaine.

 

Le fait que le maire soit obligé de vérifier le nom du coupable sur le carton placé devant celui-ci ("Comment il s'appelle déjà?") laisse transparaître une touche de dilettantisme qui a possiblement été celui des vrais organisateurs et qui se manifeste à travers l'élu comme un retour du refoulé, alors même qu'on est en train de tenter de cacher cela. Mais là j'avance des conjectures que je ne peux vraiment argumenter autrement que par le fait que ça ressemble bien aux chemins de l'inconscient dans des situations comme ça.

 

Car en fin de compte, le vrai fautif, celui qui a commencé l'esclandre, c'est Onfray. C'est lui qui transgresse les règles de la bienséance, de la politesse, qui fait la star (de téléréalité) au lieu de démontrer à son adversaire point par point en quoi il a tort. Normalement, il y a un modérateur pour animer le débat, c'est bien pour éviter les débordements, donc il aurait été à l'abri des coups trop bas. Sauf qu'Onfray connaît bien la mécanique. C'est moins un philosophe qu'un homme de télévision, rompu à l'exercice. Et en cela mon billet est un peu triste.

 

Car au lieu de pouvoir sortir du marasme de la perversion en disant que ça arrive à tout le monde d'employer ses stratégies, je crains que le fondateur de l'Université Populiste (zut! un lapsus) ne soit coutumier du fait. Je pense au témoignage d'Enthoven. La façon du Grand Onf de ne pas laisser s'exprimer ses contradicteurs quand il parle à la télévision (mais c'est peut-être seulement mon impression). Sa manie de démolir des monuments de la pensée occidentale, ce qui conduit (peut-être sans qu'il l'ait prévu) à se faire reluire lui-même. Si ces monuments étaient de vraies personnes vivantes, on serait dans une stratégie de perversion narcissique. Mais ce n'est pas le cas et la différence est essentielle.

 

Avec bien sûr toutes les réserves que doit comporter l'exercice risqué auquel je me suis livré, j'espère avoir montré aux rares passants qui me liront comment peut fonctionner une stratégie perverse. Il va de soi que c'est bien plus compliqué que ça. La plupart des pervers narcissiques agissent dans l'ombre, de façon insidieuse, sur des durées longues de préférence et sont capables de faire douter le plus solide de sa santé mentale. Certaines "femmes battues" connaissent bien ce genre de personnage. Initié par Paul-Claude Racamier, le concept de perversion narcissique est malheureusement servi aujourd'hui à toutes les sauces. De sorte qu'on ne sait même plus si ce n'est pas une façon de rendre pathologique le comportement "méchant".

 

En tout cas, les stratégies perverses sont observables, de façon plus ou moins directe, du moins on peut les subir. Elles font partie des mécanismes de défense de tout humain. Que personne n'essaie donc de se mettre au-dessus du panier. Ce serait se prendre pour un Onf, que les bassesses humaines ne peuvent concerner dans sa philosophale illumination. C'est bien pour éviter le constat d'être "Humain, trop Humain" que la pensée de ce philosophe doit exclure la psychanalyse telle qu'elle est couramment pensée et pratiquée. Elle risquerait de montrer qu'à défaut d'être pervers, il utilise des stratégies de pervers, comme nous tous. Et qu'il peut se conduire comme un Gros Con.

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