De la rentrée en général, littéraire en particulier

Publié le par Tico

La France est un bien étrange pays: Durant les mois d'été, c'est le calme plat, aucun dossier n'avance, les magasins sont fermés ou du moins en horaire réduit. En septembre, par contre, ça bouillonne, ça se remet en branle, ça bouge et ça remue. Car le contribuable revient de vacances! Finis les bains de soleil, il est de nouveau temps de bosser, bande de cornichons! L'espace-temps fait une pirouette pour nous replonger dans ce que nous connaissions comme notre morne quotidien, et ça s'appelle la rentrée. Les écoliers y ont droit, il paraît que le mot viendrait de là. Mais c'est pas tout: Les hôpitaux ouvrent les lits qu'ils avaient bien pris soin de fermer en juillet (comme ça ils s'habituent aux fermetures définitives attendues pour plus tard). Les vieux bus morts sous l'excessive chaleur ont été remplacés par des jeunes qui ont poussé entretemps. Les médias enlèvent les clous sur la grille d'été et la rangent au grenier à côté du matelas pneumatique. Les hommes politiques ne sont plus interviewés dans leur maison de vacances provinciale, mais dans leur bureau à Paris. Tout ça c'est la rentrée.


Toutefois, il existe un avatar de ce phénomène qui surpasse en brillance les casseroles les plus astiquées de ma modeste demeure: La rentrée littéraire. Vous vous dites: "Encore un type qui nous barbe avec la débauche de nouveaux livres et que c'est pas bien, et gnagnagna." NON! Je trouve ça génial! Pour plusieurs raisons:

1) Déjà, c'est un rite qui revient tous les ans. Dans un monde instable tel que le nôtre, les rites c'est rassurant, ça apaise, on sait où on va. Je connais un pilote qui aime bien lui aussi les rites. Je vous en reparlerai peut-être.

2) C'est l'occasion de découvrir des nouveaux auteurs. Comme ça on se souvient pourquoi on préfère les classiques.

3) Sans blague, on peut parfois lire le premier livre d'un écrivain qui sait vraiment écrire. Oui! Sans fottes d'eaurtohgraf! Avec du style et tout! C'est rare, mais c'est pas impossible!

4) Ou le n-ième livre d'un auteur connu, mais c'est l'occasion de le découvrir et de le ranger avec les classiques.

5) Ou le n-ième livre d'un auteur qui pour la première fois fait un chef-d'oeuvre.
6) Ou le n-ième livre génial d'un auteur inconnu que vous serez l'un des rares à connaître, et plus tard vous direz en sirotant votre champagne "Oui, je l'ai lu quand il n'intéressait encore personne, mon goût très sûr m'a dit que je tenais là le livre d'un génie et comme ça j'en suis devenu fan" et tout le monde vous admirera et vous demandera votre avis sur les textes insipides destinés à la publication au sujet desquels vous direz avec un sourire d'encouragement: "Il y a encore du travail, mon petit.".........

7) Des tas de pauvres gens qui s'imaginent comme moi qu'ils savent écrire trouvent là un moment où le besoin de produire plus et encore plus pour concurrencer la concurrence fait faire n'importe quoi aux éditeurs. Du coup, ils seront publiés et échapperont par là au compte d'auteur, à la ruine qui va avec ainsi qu'à la dépression et au suicide dans le plus obscur anonymat (qui va avec). Parfois ils gagnent même un petit semblant de notoriété, ce qui fait que lorsque viendra l'oubli que la postérité aura jeté d'un air méprisant sur leur oeuvre tel un linceul sur la dépouille trop horriblement moche d'un cadavre pléonasmique en train de pourrir, ils se suicideront dans un anonymat un peu moins obscur (les ventes de leurs livres permettent de payer la facture d'éléctricité), et avec un peu de chance auront droit à la petite notoriété posthume due au destin romanesque qu'aura été le leur (surtout vers le fin).

8) Les éditeurs trouvent à cette période de l'année une occasion pour vendre des bouquins et se faire plein de sous. C'est pas un plaisir qui transcende tout, mais ça rend les éditeurs heureux, et c'est déjà pas mal. De plus, c'est un procédé marketing super-équitable, parce que ça ne dit pas d'acheter des livres des éditions Schmilblick, mais d'acheter des livres tout court. Quel génie, le conseiller marketing qui a eu l'idée de la rentrée littéraire! Il n'y a pas plus bidon comme argument de vente: Tout le monde retourne au boulot, DONC il faut lire des livres. Ou autrement: Tout le monde retourne au boulot, les écrivains aussi, DONC il faut lire des livres. Ben non, on a déjà eu du mal à finir celui qu'on s'était acheté pour lire sur la plage (l'été, un véritable argument de vente!). Mais comme les médias s'y sont mis aussi (ça leur fait de quoi remplir les heures de par la loi consacrées à la culture), ça semble marcher quand même.

9) Bien sûr, on ne peut tout lire, il y en a bien trop. Mais je trouve ça plutôt rassurant. Que dire d'un pays où l'on ne publie presque rien? La plupart des livres sont de la daube, certes, mais pas tous et ça prouve qu'on peut encore penser et écrire un tout petit peu comme on veut dans cette belle République. En outre, ça prouve qu'il y a encore des gens qui savent lire et qui aiment lire, sinon ç'aurait été la faillite depuis longtemps pour l'industrie du livre. C'est vrai que les gens (i.e. la plupart de nos concitoyens) n'ont pas toujours des goûts très recommandables (cf. le succès de certaines émissions à la télé et celui de Marc Lévy), mais tant pis! Il restera toujours quelques fous de cette littérature qui dit si peu et qui dit tout pourtant. L'absence de livres reviendrait à une régression aux temps de l'obscurantisme.

Bref, c'est un moment très important de l'année. Dans la quantité immense de nouveaux livres, on trouve forcément quelque chose qui nous plaît. Profitez-en!

Publié dans Poétique

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