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"Pourquoi diable les écrivains écrivent-ils toujours au café?" Voilà la question que je me suis posée jusqu'à présent. Le diable, ce vilain, n'a pas voulu répondre. C'est vrai, quoi:
Depuis Verlaine et surtout depuis Sartre, on ne peut s'imaginer un auteur digne de ce nom qui ne fréquente les cafés pour y travailler à son oeuvre. Sauf ceux qui sont insomniques,
comme Valéry. Ou Amélie Nothomb. Car ce n'est pas simplement comme ça: Les romanciers travaillent chez eux (ils ont besoin de calme, leur projet c'est du sérieux) et les poètes écrivent dans les
cafés (où ils se laissent imprégner par les pulsations de la vie et l'alcool de la bière). Des gens très graves, voire trop, se prélassent au café ou au pub (c'est l'image que j'ai de
Hemingway), et des âmes inspirées se retirent dans leur cabinet (voyez Flaubert!). Vice-versa, pareil. J'en ai conclu qu'il y avait ces deux catégories: l'écrivain de nuit et l'écrivain de
comptoir. Par malheur, je ne souffre que d'une très légère insomnie d'endormissement qui me maintient éveillé deux heures tout au plus. D'ailleurs, elle n'est qu'occasionnelle et se détruit
elle-même au bout de deux ou trois nuits ainsi écourtées. Enfin, je n'en ai plus depuis que mon ami François, chez qui je buvais le thé le soir après avoir dîné, a déménagé. Ainsi je ne fais
pas partie des écrivains de nuit. J'ai bien pensé le devenir artificiellement en me dopant au thé ou au café, mais les conséquences désastreuses sur ma capacité de concentration m'ont fait
réaliser la vanité de ce projet.
Je m'étais résigné à être un écrivain de comptoir. Mais voilà le hic: Il n'est guère de lieu plus défavorable à la production littéraire que les cafés, si l'on excepte les bars, les pubs, les
discothèques et les scieries. En effet, à moins de se trouver une place isolée, ce qu'un nouvel arrivant peut tout de suite mettre en question en s'installant à côté, ou bien un café vide, chose
malaisée aux heures de réveil des non insomniaques, il y a toujours des clients qui viennent là pour bavarder, et ce de préférence avec une voix tonitruante pour au moins l'un d'entre eux qui
transforme par là en murmure toutes les autres conversations et fait se dissoudre toutes les jolies phrases pas encore notées. La solution consisterait à trouver un endroit fréquenté
uniquement par des gens silencieux. Un café pour amoureux? J'imagine que même là se trouverait un couple dont les gloussements porteraient particulièrement loin, jusqu'à ma petite table rose
et ma chaise en acajou, me rendant tout effort intellectuel pénible. Un café pour sourds-muets? Si on me laisse entrer, c'est que le lieu ne leur est pas réservé, il suffit d'un seul type qui
téléphone pour détruire le silence. Inversement, si un tel endroit existe, ce dont je doute parce que ce serait illégal du fait de la discrimination envers les bien-entendants, je ne pourrais pas
y entrer. Et si j'apprenais le langage des signes et me faisais passer pour l'un d'eux? Groumpf! J'ai bien autre chose à faire! Si c'est pour me faire refuser l'accès après tant d'effort parce
qu'il faut une carte de mal-entendant, ça ne vaut pas la peine. Alors quoi?
Le client de café bien silencieux existe pourtant. C'est celui qui vient avec son ordi portable et qui profite du wi-fi. Mais voilà la solution! Eh bien non! Parce que le véritable obstacle, ce
ne sont pas les gentils buveurs de café, mais les tenanciers. Ce sont eux qui détiennent le pouvoir de saupoudrer l'ambiance avec de la musique, souvent la radio ou la télé, ce dont ils ne se
privent jamais. L'actualité de la variété française et internationale jusqu'à plus soif, en permanence, sans répit, entrecoupée des proférations des commentateurs, lâchées d'un ton détendu
et distancié... Comment peut-on réfléchir dans ces conditions? La terrasse non plus ne m'offrira pas de refuge, car c'est depuis peu le territoire des fumeurs. C'est bête pour
celui qui ne fume pas.
Le choix semblait simple: Soit je sacrifie mes poumons, soit je sacrifie l'écriture. Mais juste avant de m'acheter des cigarettes et les bouteilles d'oxygène qui deviennent nécessaires par
la suite, j'ai quand même essayé d'écrire une fois à l'intérieur d'un café, parce que dehors il pleuvait. Bizarrement, ça a marché. Depuis, je me suis amélioré et maintenant je vais
exprès au café parce que sinon je ne peux pas écrire. Peut-être m'a-t-on mis quelque chose dans ma tasse??? Est-ce cela la réponse du diable????????? Suis-je déjà en
enfer?????????????????????????????????????????????????????????
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