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Le week-end dernier, l'on pouvait voir sur une chaîne privée autrefois publique un reportage sur un certain Dikoul. Cet homme tient en Russie un centre de rééducation pour personnes paraplégiques
avec pour ambition de rendre la marche de nouveau possible pour ces pauvres victimes.
Voyons comment le sujet est traité.
Les journalistes de cette chaîne de télévision nous présentent quelques patients de Dikoul. Les autres médecins les ont condamnés au fauteil roulant, nous apprend le commentateur. Objection votre
honneur!* Aucun soignant ne peux faire ça. C'est la maladie qui condamne. Ce malheureux raccourci fait d'emblée des autres médecins les méchants, alors qu'ils ne font qu'apprendre la nouvelle aux
victimes. S'ils pouvaient dire autre chose sans mentir, ils le feraient! On voit dès le début que ce reportage n'est en aucun cas objectif. Car, comme par hasard, Dikoul s'adressera plus loin à
la caméra en déplorant que ses patients viennent le voir assez tardivement,et qu'ils perdent par là du temps. Autrement dit: "Mes confrères sont des couillons!" Le téléspectateur ne peut
s'empêcher de croire cela, puisque ce médecin a l'air de s'y connaître. "Après tout, il prend en charge plein de patients, il les connaît mieux que nous (en même temps, c'est pas très
difficile...), il a établi une méthode, il doit avoir raison. " En réalité, discréditer les confrères, ça fait partie du folklore médical. En ce moment, je côtoie des hématologues. Ils sont
énervés parce que les collègues de l'étage du dessus ont fait telle erreur. Ils râlent quend les biologistes du centre de transfusion mettent en doute ce qu'ils ont écrit sur la demande de
globules rouges. Bon, admettons. Mais ce n'est pas tout! Ils s'arachent aussi les cheveux parce que les anatomo-pathologistes ne savent selon eux pas reconnaître les réactions de rejet
de greffe de moelle (greffon versus hôte ou GVH) sur les prélèvements de muqueuse digestive. J'aimerais bien les voir à leur place! Parce que c'est facile de parler, mais est-ce qu'ils savent
découper les prélèvements en tout petits morceaux analysables au microscope? Choisir le bon colorant? Différencier un infiltrat lymphoplasmocytaire d'un leucocytoclasique? Evoquer la possibilité
de tel et tel diagnostic différentiel? (Moi, je n'y connais rien, mais je le dis.) Et encore, si ça restait une caractéristique des hématologues, on pourrait croire que le contact continuel avec
des patients souffrant de leucémie les rend prétentieux et un peu déconnectés de la réalité des autres services. Mais en réanimation, c'est pareil! "Les gens de
neurochirurgie/hépatologie/pneumplogie, quand ils reprennent l'un de nos malades, ils les laissent mourir, parce qu'ils s'en occupent mal, gnagnagna!" Les cardiologues méprisent les urgentistes,
les gynécologues traient les ophtalmologues de fainéants, les praticiens hospitaliers tapent sur les généralistes, et moi-même je critique tout ce petit monde et ce faisant je m'égare.
Je voulais parler de la méthode Dikoul. Elle consiste à renforcer les muscles qui fonctionnent encore (notamment les muscles abdominaux) pour pallier le déficit au membres inférieurs. Une
idée simple et qui paraît logique. On voit donc comment les patients doivent exécuter des exercices au pied d'appareils spécialement conçus, avec un kinésithérapeute à côté (un par
patient, le luxe selon le reportage... c'est par malheur bien possible qu'en France on n'ait pas assez de personnel!). L'astuce de Dikoul: une paire de semelles en acier avec des armatures
remontant derrière les chevilles pour les maintenir en position (des sortes de bottes en fait). Le patient pourrait alors se concentrer sur le travail des muscles proximaux et oublier les pieds
qui tiennent tout seuls. Devant nos yeux ébahis, l'on voit comment Dikoul parvient à ce que les paraplégiques se tiennent debout en gardant un appui sur ses épaules. Il leur tient les jambes au
début, puis il dit qu'il ne tient plus rien(je ne l'ai pas vu très distinctement lâcher les patients) et les patients restent debout quelques instants avec les cuisses qui vacillent. Le
reportage montre aussi comment une patiente de Dikoul exécute quelques pas plutôt normaux avec une subtile maladresse, derrière laquelle on croit deviner des restes de paraplégie. (Mais
paraplégique, l'était-elle jamais? On ne l'a jamais vue auparavent.)
Ce qui m'aurait intéressé à cet endroit du reportage, c'était d'entendre à quels patients s'adressait cette méthode Dikoul (à la télé, je n'ai vu que des jeunes - médicalement parlant,
c'est-à-dire moins de 60 ans; les vieux ne deviennt-ils pas paraplégiques?), quel état le taux de succès et d'échec (on ne retient qu'une vague idée de résultats encourageants mais pas
le chiffre exact), ce qu'en pensaient les médecins spécialistes en rééducation. Rien de tout ça. En revanche, on apprend que c'est cher (ça, on pouvait s'en douter). Et surtout, on a droit à
un long récit retraçant la biographie de Dikoul. Jeune trapéziste, il chute d'une grande hauteur et se retrouve paraplégique, à vie selon les médecins. Il ne veut pas le rester et travaille
d'arache-pied pour récupérer la marche. Avec succès, car on le voit plus tard en train de jongler avec des boules en acier (du moins, ça en a l'air, et puis vu la carrure du type, ça m'aurait pas
étonné). Par la suite, il devient médecin pour faire profiter les autres paraplégiques de son expérience. C'est pour ça qu'on l'appelle Professeur Dikoul. Les journalistes n'ont pas l'air à 100%
convaincus de cette histoire somme toute assez romanesque.
Pour conclure, ils accopagnent un jeune Français chez lui (à Avanne, c'est juste à côté de chez moi). Il revient de Russie où Dikoul l'a fait travailler ses muscles. Ses amis l'accueillent en
fête. Puis, il offre une démonstration de ses exercices: Appuyé sur des barres parallèles, il change l'appui de son corps pour que les jambes (avec bottes de Dikoul) bougent toutes seules et lui
permettent d'avancer à petits pas. Bien sûr, ça l'épuise. Il confie à la caméra qu'il continuera de s'entraîner avec le matériel importé de Russie (très cher) et installé dans le garage
familial.
C'est tout. Vous comprenez ma déception en tant que futur médecin. Si la science progresse, j'aimerais être au courant! Mais vraiment au courant, c'est-à-dire capable de me former ma propre
opinion. Au lieu de ça, des séquences pleines d'émotion, une vision unilatérale du sujet, des performances, du cirque. Ce n'est pas ce que j'entends par journalisme critique (d'ailleurs, enlevez
"critique", c'est un pléonasme sinon). Si les seuls doutes qu'émettent les reporters concernent le mythe que Dikoul s'est forgé, on s'en passe, c'est plutôt secondaire. Se rendent-ils
compte, ces messieurs, que de tels reportages peuvent déclencher chez des paraplégiques des espoirs de guérison tout à fait injustifiés? Pas une seule fois ne mentionne-t-on si Dikoul prétend
guérir les patients à moelle épinière sectionnée. Parce que si oui, c'est clairement un charlatan. C'est peut-être évident, mais on ne peut espérer une récupération de la marche que si la
continuité de la moelle est maintenue. Dikoul soigne les paraplégiques, dit-on. Il y a paraplégique et paraplégique! Toujours des regrttables raccourcis! Chaque traitement a des indications
précises. C'est valable pour la rééducation.
J'ai cherché si Dikoul a publié des articles scientifiques. Après tout, il est professeur, donc universitaire. Une telle méthode mériterait qu'on en informe le monde entier! Sur www.pubmed.org , le site où sont répertoriés les articles médicaux, je n'ai rien trouvé... Je ne sai peut-être pas chercher, mais quand même! Au moins son nom devrait
apparaître quelque part. N'a-t-il pas fait de sa méthode le sujet de sa thèse? Vu son histoire, ça pourrait être possible.
Le mythe que ce personnage répand sur lui-même me paraît significatif. Sans doute avait-il besoin d'une telle histoire. Un médecin qui a fait du cirque, ça paraît pas sérieux. Mais
grâce à ce mythe, ça devient un atout. Au fond, il explique: "Je ne suis pas un docteur comme les autres. Ils ne vous ont laissé aucun espoir. J'ai vécu ce que vous avez vécu. Je m'en suis sorti.
Donc je peux vous aider." Si je puis avancer prudemment une hypothèse, je dirai que Dikoul a eu un accident et BEAUCOUP de chance, au point de récupérer intégralement l'usage de ses membres. Un
peu de rééducation aura suffi. Si un médecin lui a annoncé un pronostic plus sombre, c'est qu'il avait tort, c'est tout. (Errare humanum est).
Je ne dis pas que la méthode Dikoul ne marche pas. Le système nerveux a surpris plus d'un chercheur. Toutefois, il faut se méfier des charlatans, ils abondent là où la médecine échoue. La seule
différence c'est qu'ils échouent après avoir coûté très cher et alimenté des espoirs immenses, d'où une déception d'autant plus grande. Sans avoir des preuves plus consistantes, je ne peux pas
affirmer que Dikul n'est pas un charlatan. C'est normalement le devoir des médias de nous informer. Ils auraient dû mener leur enquête, chercher à savoir où Dikoul a obtenu ses diplômes (s'il en
a...), prendre un avis extérieur, recueillir des témoignages de ses anciens patients notamment qulqu'un chez qui ça n'a pas marché (il y en a un forcément, aucun traitement n'est parfait).
Cette chaîne de télé nous a encore une fois démontré qu'elle tenait surtout à garder du temps de cerveau disponible pour une marque de boisson gazeuse. (Moi au moins, je ne fais de la pub que
pour les médicaments. ;-)
Bientôt pour des écrivains aussi.)
* Si jamais vous devez comparaître devant un juge, ne lui dites jamais ça! On dit "Monsieur le président" (ou Madame, c'est selon) car il préside à la séance. (N'en déduisez pas que seuls
les juges anglo-saxons ont de l'honneur, petits impertinents!)
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