A une certaine époque, je me persuadais que les vieux ragouts qu'on nous servait en classe de français ne pouvaient pas constituer le fin mot de la littérature, que les pavés balzaciens,
les rumsteaks d'un Rousseau, les entrecôtes de Flaubert, mais aussi toutes les tartines de Corneille et Racine, les petits-fours de Ronsard et les morilles en croûte des Très Anciens
(Sophocle, Homère etc.) pouvaient se faire voler la vedette par des textes excitants, inventifs et inattendus; neufs en un mot (si seulement l'école n'était pas si rigide). Plus tard,
j'ai lu beaucoup de Balzac, j'ai relu Rousseau, j'ai goûté un passage de Flaubert çà et là. Au théâtre, on a joué Bérénice, puis Antigone du vieux Soph' devant mes yeux ébahis.
Mon jugement était bien trop hâtif, sans doute n'étais-je pas tant exaspéré par le livre en lui-même mais par l'école qui m'obligeait à les lire. (J'aurais trouvé le chemin tout seul! Ils me
prenaient pour qui???) Je sais maintenant que pour concurrencer de pareils chefs-d'oeuvre il faut remplir son encrier de bonne heure. Si tel ou tel livre a vieilli, on ne peut pour
autant le jeter aux oubliettes, et c'est là que les Anciens sont forts.
Pendant cette période rebelle j'ai acquis de nombreux livres d'auteurs contemporains, convaincu que je tiendrais en main un futur prix Nobel, tôt ou tard. Puis, les études étant avides de temps,
j'ai fini par ne pas les ouvrir, ou bien de lire autre chose. Jusqu'à ce jour récent où j'ai retrouvé le livre de Shan Sa intitulé La joueuse de go. Cet ouvrage, précisons-le, a
reçu le couronnement du Prix Goncourt des Lycéens (Goncourt ça fait toujours bien sur un CV d'auteur). Intéressé par ce monde inconnu qu'est l'Asie orientale, j'étais tout content de lire
ça. Sur la couverture de l'édition de poche, le pied délicat d'une jeune geisha (enfin, on voit pas le visage, on l'imagine jeune, sinon ça fait pas rêver) pointant sous le drapé d'un
kimono, en train de faire un pas en avant. Très prometteur.
Puisque vous ne lirez pas ce livre, voilà l'histoire: Une jeune fille mandchoue dans les années trente du XXè siècle, vit paisiblement en Mandchourie (incroyable, mais vrai!) et en fait elle
sait très bien jouer le go, ce cousin japonais du jeu d'échec. Parallèlement, l'on suit l'histoire d'un soldat japonais qui s'embarque pour... la Mandchourie (quelle coïncidence!) et qui
évoque ses souvenirs pendant qu'il participe à l'occupation de cette province chinoise. Les chapitres fort courts font alterner les points de vue de la fille et du soldat. Pendant la première
moitié du livre on se demande que vient faire ce récit d'un militaire entre chaque chapitre où la joueuse de go raconte sa vie. Car sa vie est palpitante! Elle repousse les avances
de son cousin lubrique qui veut l'épouser (il lui avait appris le go, c'était pas pour rien!). Elle a seize ans et veut profiter de la vie. A l'école elle est différente, tout juste
différente (bien sûr, la vie des gens comme tous les autres ne fait pas rêver!) mais elle se lie quand même d'amitié avec une autre camarade. On apprend que sa soeur aînée lui tape sur
le système. Puis, un jour, elle rencontre deux jeunes révolutionnaires (vous aurez remarqué que dans les romans on ne parle jamais des vieux révolutionnaires à barbe blanche et au front dégarni,
seuls les jeunes ont cette fougue qui rend les changements et les guerres civiles possibles, et puis les pépés ça fait pas rêver!). Une relation à peu près triangulaire s'établit, puisque notre
héroïne va flirter gentiment avec l'un, copulant avec lui, mais ne restant pas moins amoureuse (en toute chasteté) de l'autre. Pour elle, l'un n'existe pas sans l'autre, ou du moins l'intérêt
qu'elle porte à l'un est indissociable de celui pour l'autre. Quand son partenaire de lit part en révolution en compagnie d'une jeune et intellectuelle révolutionnaire qu'il ne semble piont
haïr, sa douleur est forte. Entretemps, elle était - ô surprise - tombée enceinte et a avorté.
Parallèlement, le récit du soldat avait progressé. Il trouve cette guerre un peu absurde, il voit comment les mandchous se font bêtement sabrer par les sabres japonais et déplore que la
Chine, terre d'origine de nombreuses traditions nippones, soit devenue faible, contrairement au Japon, qui a su conserver et même décupler la puissance de sa culture asiatique. Il
évoque des souvenirs amoureux, notamment avec une apprentie geisha qui l'avait choisi, contre toute tradition, pour la déflorer (Je doute que les geishas connaissent ce genre de traditions, mais
sinon ça fait pas rêver). Inutile de dire que ça s'est mal terminé. Finalement, non content de se retrouver dans le même livre que la joueuse de go, sa garnison fait halte dans la ville
où celle-ci habite. Le hasard fait quand même bien les choses! On ne l'aurait jamais cru! Les voilà qu'ils se rencontrent sur la place des Mille Vents où se trouvent les tables avec damier
de go gravé dessus, elle en quête d'un adversaire digne de ce nom, puisqu'elle est trop forte (l'histoire d'une nana nulle en go ça fait pas rêver), lui en mission car son colonel croit que c'est
là que se trament les conspirations et donc qu'il faut que notre soldat use de sa maîtrise du chinois dans le but de se faire passer pour un voyageur venu de Pékin. (Voyez avec quel art
l'auteur a su rendre chaque scène vraisemblable!) Prise dans les affres de sa vie sentimentale, la fille ne parle que peu à son adversaire, tout comme lui, d'ailleurs. Pendant que la
révolution gronde et lui ravit le père de son enfant qu'elle n'a pas eu, d'abord sous la forme de la jeune révolutionnaire, puis d'une exécution sanguinolente, la joueuse de go rencontre
régulièrement le soldat déguisé (et amoureux d'elle, sinon ça n'aurait pas fait rêver) pour poursuivre la partie qu'ils ont entamée l'autre jour. C'est ce qu'elle a effectivement de mieux à
faire, puisque selon ses dires, jouer au go lui donne des forces. (Ailleurs elle se dit épuisée par une partie contre un joueur ordinaire. On dirait que ça ne marche pas à tout les
coups.) Quand ça commence vraiment à barder, elle s'enfuit tout de même au milieu de la foule de ses compatriotes. Exténuée par plusieurs jours de fuite, elle se fera prendre par un groupe de
militaires japonais (c'est malin!) parmi lesquels aussi notre soldat (encore ce coquin de hasard!). Ces joyeux compagnons n'ayant pas les moyens de se payer une fille de joie, estiment que notre
héroïne pourrait faire l'affaire, juste le temps pour elle de patienter avant d'être trucidée dans les règles de l'art guerrier. Le soldat japonais, habitué aux geishas avec bien plus
d'expérience professionnelle, mais surtout amoureux transi et donc incapable de vouloir le mal pour sa chérie, ne profite pas de l'occasion (comme ç'aurait été vraisemblable mais pas susceptible
de faire rêver), mais la tue vite fait bien fait avant qu'elle puisse se déshonorer. Et voilà le livre bouclé en 92 chapitres, autant qu'il y a de pions dans un jeu de go, un chapitre tour à tour
raconté du point de vue de l'un des joueurs.
On aura remarqué avec quelle économie de moyens l'intrigue s'est ficelée. Shan Sa ne perd pas de temps, dès la deuxième moitié du livre les deux personnages principaux font leur première
rencontre. Avant cela, on a pu apprécier la vie de chacun, et là encore on est pris par le rythme palpitant du roman. La joueuse de go vit à 100 à l'heure, et l'auteur nous le montre en dévoilant
le minimum de sa vie émotionnelle, ou plutôt en la résumant au maximum. Là où un Proust aurait rempli trois pages pour une demi-heure très intense de la vie de son personnage (c'est pour ces
extravagances qu'on a relégué Proust, que personne ne connaît plus, aux oubliettes), Shan Sa nous épargne les étapes intermédiaires et nous livre directement le résultat, un peu comme ça:
"Je suis triste et je veux mourir. Je m'achète un fruit chez le marchand. Je n'ai jamais été si heureuse." (C'est une mauvaise imitation, n'écrit pas comme Shan Sa qui veut!) Ainsi, on met moins
de temps à lire, moins de temps à comprendre (l'auteur choisit des émotions facilement identifiables et nommables) et on économise du papier.
Mais le rythme se ressent dans tous les chapitres du roman. Le soldat, très porté sur la contemplation, n'a pas le temps de nous ennuyer avec des considérations plus philosophiques que la
politique étrangère de son pays, encore moins avec des moments de poésie (que nous détestons tous très très fort), puisqu'il ne cesse de bouger jusqu'à ce qu'il arrive dans la ville de la joueuse
de go. Autre atout de cette technique: Là où le soldat passe, il ne se passe rien, ou pas grand chose (des douches entre mecs, quelques petites batailles, une prostituée de temps à autre),
aucun événement marquant ne peut se développer. Du coup, au lieu de nous faire part en direct d'une page d'histoire orientale (l'occupation japonaise de la Mandchourie), dont on se fout et qui ne
fait pas rêver, le soldat se berce dans ses souvenirs, bien plus rigolos. Je pense à cette scène où il voit pour la première fois l'apprentie geisha. Il est ivre et sent un besoin pressant de
dégobiller. A ce moment elle paraît et il la trouve tellement éblouissante qu'il en oublie de gerber. (Pensez à regarder une belle geisha quand vous avez trop bu!) L'écrivaine nous livre tout
cela avec un style fleuri, on croirait qu'elle est sérieuse, mais on ne s'y trompe pas.
Et puis d'abord, le style: D'une modernité inestimable. Car pour ceux qui aiment la poésie (ces nigauds), ce n'est vraiment pas le roman à lire. L'auteur se moque de l'art de faire des vers. La
métaphore elle la traîne magistralement dans la mousse au chocolat, la crème chantilly, le sirop de litchi et la sauce soja. Vraiment, là est la plus grande réussite de cette romancière chinoise:
Elle pratique le cut-up, cette technique d'écriture où l'on prélève des bouts de texte ici et là pour les mélanger et former ainsi à la manière d'u collage une nouvelle oeuvre inédite. Quoi de
neuf? me demanderez-vous. Petits ignorants, apprenez que c'est simple et convenu de jouer au cut-up avec du roman occidental contemporain, mais que Shan Sa s'est fixé l'objectif de
prélever à travers toute la littérature sino-japonaise classique les tournures et métaphores les plus typiquement orientales qui soient pour écrire son roman. Ce n'est que "joues
cramoisies", "bouche telle une mure écrasée", "vent de printemps", "léger comme un grillon" etc. (je cite de mémoire). Il y en a partout!! Mais alors, direz-vous, ça doit faire un peu
kitsch? Mais oui, pas qu'un peu! C'est là qu'elle est superbe, admirable, subversive! Ce faisant, elle nous entraîne dans un univers idéal totalement déconnecté de la réalité. On croirait
même pointer un peu de kitsch dans l'histoire! C'est pourquoi nous lisons ce livre en apparence fait pour rêver mais en fait on n'y croit pas! Quelle magnifique démonstration de la
distanciation si chère à la littérature moderne! Que dis-je, post-moderne! Car le cut-up est vraiment la technique propre à une littérature postérieure à tous les modernismes, une littérature de
l'ère hyperindustrielle qui ironise en permanence en citant malicieusement d'autres textes. Il en existait dans d'autres styles mais Shan Sa a pris une histoire d'amour et de guerre banale et y a
rajouté son grain de sel oriental, elle invente le roman à la sauce aigre-douce en conserve.
Et ce n'est pas tout! Les simples d'esprit auront tenté de chercher un message profond dans le déroulement du récit, dans l'association d'images, une quelconque symbolique à même de nous
apprendre quelque chose sur nous-même ou sur le monde. Seule une interprétation du roman au premier degré comme d'un récit fait pour rêver permet de croire cela. Dans ce cas, on avancerait
que cette histoire montre comment des méchants japonais oppriment des gentils mandchous, parmi lesquels une jeune joueuse de go qui symbolise la vitalité de la jeunesse malgré les tourments de
l'adolescence, tourments qui se reflètent dans le sort tumultueux du pays. Ce pays succombe, comme succombe la jeune fille, tuée par un japonais (donc le Japon) qui la prend en pitié, qui ne sait
rien faire d'autre pour manifester son amour que de la combattre au go et de la tuer. Peut-on adhérer à une interprétation aussi simpliste lorsqu'on prend en considération ce que j'ai montré plus
haut? Bien sûr que non, Shan Sa possède trop de génie pour penser de manière bêtement nationaliste. Elle nous a subtilement indiqué comment prendre ce roman: Avec ironie. Si elle ne nous
peint pas un tableau très complet de la Mandchourie de l'époque, c'est volontaire. On aurait été tenté de chercher dans ce livre une connaissance historique, romanesque certes, mais connaissance
quand même. Voyez comme elle crée une héroïne tout à fait invraisemblable, les émotions accélérées comme dans aucune pathologie mentale, un talent à seize ans pour un jeu extérieur à sa culture
(un peu comme si un français savait jouer au cricket ou au rugby). Voyez comme elle sert le cliché d'une littérature orientale toute imprégnée d'érotisme, avec ce sommet des lieux communs, la
confusion entre geisha et prostituée! (http://fr.wikipedia.org/wiki/Geisha) Vous croyez Shan Sa vraiment capable de ça? Non!
(Je réponds à votre place car vous ne le pouvez pas.) Il est clair qu'elle a volontairement gommé toute trace de vérité dans ce livre. C'est en fait son plus grand exploit: écrire un livre qui ne
veut rien dire.
Vous comprendrez ma jalousie envers les jeunes qui ont eu le privilège de lire ce livre pour le Goncourt des lycéens. Pourquoi ne lisait-on pas ce genre de livres dans mon lycée à moi?
Et surtout comment se fait-il que le prix Nobel de Littérature ne soit pas encore revenu à Shan Sa, qui les dépasse tous, de Homère à Peter Handke???? A sa place, Doris Lessing, dont j'ai jamais
entendu parler, tellement elle doit être nulle! Un vrai scandale!
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